Décryptage
Par le Think tank IPSA Initiative pour la paix et la sécurité en Afrique
Le 14 octobre 2025, Madagascar basculait dans une nouvelle ère de son histoire tumultueuse. Le président Andry Rajoelina, au pouvoir depuis 2019, était renversé par un coup d’État militaire, mettant fin à des semaines de manifestations d’une ampleur inédite. Porté par le mouvement de la “Génération Z”, ce soulèvement populaire, né de la colère face aux pénuries chroniques d’eau et d’électricité, a rapidement évolué en une contestation globale du régime, balayant un président qui s’accrochait désespérément au pouvoir. Dix mois plus tard, en juin 2026, la Grande Île se trouve à un carrefour critique. Si un calme relatif est revenu, la transition politique demeure fragile, placée sous l’œil attentif et exigeant de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) qui œuvre pour un retour à l’ordre constitutionnel. Cet article dresse un état des lieux de la situation politique à Madagascar, à bientôt un an après le coup d’État, en analysant les causes de la chute de Rajoelina, la mise en place du régime militaire du colonel Michaël Randrianirina et les pressions internationales, en particulier celles de la SADC, pour une sortie de crise durable.
La chute d’un régime : de la crise des services à l’intervention militaire
La crise politique de 2025 trouve ses racines dans des difficultés socio-économiques profondes qui ont atteint un point de rupture. Depuis le 25 septembre 2025, Madagascar était secouée par des manifestations massives. Initialement déclenchées par la colère face aux coupures persistantes d’électricité et d’eau, ces protestations se sont rapidement transformées en un rejet global du gouvernement d’Andry Rajoelina, accusé de corruption, de mauvaise gestion et d’avoir provoqué une crise du coût de la vie. Le mouvement, porté par la “Génération Z”, a utilisé les réseaux sociaux pour s’organiser, adoptant des symboles de ralliement comme le drapeau pirate de la série One Piece. La répression violente des manifestations par les forces de l’ordre, avec des tirs réels et des gaz lacrymogènes, n’a fait qu’exacerber la colère et a conduit à des décès, aggravant la tension entre le gouvernement et la population.
Face à l’ampleur du soulèvement, la réponse du président Rajoelina a été perçue comme insuffisante et tardive. Il a limogé son ministre de l’Énergie puis son gouvernement, mais ces gestes n’ont pas suffi à apaiser les appels à sa démission. La situation a basculé lorsque l’armée a pris parti. Le 11 octobre 2025, le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT), une unité d’élite dirigée par le colonel Michaël Randrianirina, a appelé l’armée à protéger les manifestants et a refusé de suivre les ordres du gouvernement. Le 14 octobre, après que l’Assemblée nationale a voté la destitution du président, le colonel Randrianirina a annoncé la prise de pouvoir, marquant la fin du régime de Rajoelina. Contraint à l’exil, Andry Rajoelina a fui le pays, étant exfiltré par un avion militaire français. Peu après, le nouveau régime a révoqué sa nationalité malgache, invoquant le fait qu’il détenait également la nationalité française.
La transition militaire du colonel Randrianirina : entre promesses et défis
L’arrivée au pouvoir du colonel Michaël Randrianirina a été légalisée a posteriori par la Haute Cour constitutionnelle, qui a constaté la vacance du pouvoir et l’a invité à exercer les fonctions de chef de l’État. Investi le 17 octobre 2025, il a promis une transition d’une durée de 18 à 24 mois, devant aboutir à des élections. Pour donner des gages de bonne volonté et préserver un semblant de légalité, il a nommé un Premier ministre civil et formé un nouveau gouvernement. Cependant, la transition s’est avérée semée d’embûches. Le régime militaire a rapidement dû faire face à des défis majeurs. Sur le plan intérieur, la gestion des services essentiels, notamment les infrastructures d’eau et d’énergie, reste une priorité absolue pour stabiliser le pays. Sur le plan politique, le colonel Randrianirina a dû naviguer entre les attentes de la population, qui aspire à un retour rapide à la démocratie, et les réalités du pouvoir. En mars 2026, il a d’ailleurs suspendu le gouvernement et démis le Premier ministre, un geste qui a mis en lumière la fragilité du processus et les tensions au sein de l’exécutif. Le régime est également marqué par des allégations d’arbitraire, avec des appels répétés à la libération de prisonniers politiques et à la fin des arrestations arbitraires à l’encontre des leaders de l’opposition et des membres de la Génération Z.
La pression internationale et le rôle central de la SADC
La communauté internationale, en particulier l’Union africaine (UA), a immédiatement condamné le coup d’État. L’UA a qualifié la prise de pouvoir par les militaires de « changement anticonstitutionnel de gouvernement » et a suspendu Madagascar de toutes ses activités et institutions. Cette condamnation a isolé le nouveau régime sur la scène continentale et a menacé de couper les financements et projets de développement indispensables au pays. C’est dans ce contexte que la SADC, organisation régionale de premier plan, a pris le leadership des efforts diplomatiques pour accompagner Madagascar vers une sortie de crise. Dès les premiers mois suivant le coup d’État, la SADC a multiplié les initiatives. Un sommet extraordinaire en décembre 2025 a reconnu le retour d’un calme relatif mais a exigé des réformes inclusives et un calendrier précis. La SADC a mis en place une architecture de médiation robuste, déployant un Groupe de Sages dirigé par l’ancienne présidente malawienne Joyce Banda pour faciliter le dialogue.
Le point d’orgue de cette pression régionale s’est matérialisé lors du sommet extraordinaire des chefs d’État de la SADC, tenu par visioconférence le 29 juin 2026, sous la présidence de Cyril Ramaphosa. Ce sommet a été l’occasion pour les dirigeants de la région d’évaluer les progrès du processus de réforme et de réitérer leurs exigences. Selon le communiqué final, le sommet a insisté sur la nécessité d’un « dialogue inclusif, d’une réconciliation et de consultations nationales ». Il a également appelé à des réformes « claires, limitées dans le temps et transparentes » pour protéger l’ordre constitutionnel et la gouvernance démocratique.
Les dirigeants de la SADC ont clairement indiqué que la transition ne saurait être un processus sans fin. Comme l’a souligné le président Ramaphosa, « Notre région ne peut pas se permettre des cycles de transition sans résolution. La stabilité n’est pas soutenue par des processus indéfinis, mais par des institutions crédibles et une gouvernance élue et légitime » Pour renforcer son engagement, la SADC a décidé d’ouvrir un bureau de liaison à Antananarivo et d’élargir le mandat du Groupe des Sages à des fonctions de facilitation et de réconciliation. Le sommet a également exhorté les autorités de transition à garantir le retour des exilés politiques, à libérer les prisonniers politiques et à mettre fin aux arrestations arbitraires.
Une situation toujours précaire : entre espoirs et craintes
Malgré les efforts de la SADC et les promesses du régime militaire, la situation politique à Madagascar en juin 2026 reste très précaire. Le pays, sous régime militaire dirigé par le colonel Randrianirina, est confronté à une combinaison de défis politiques persistants, de difficultés économiques et de défis environnementaux. La confiance entre les acteurs politiques est limitée, et les exactions rapportées, comme les arrestations arbitraires, alimentent un climat de méfiance. Le succès de la transition dépendra de la capacité des autorités à mettre en œuvre des réformes crédibles et à organiser des élections libres et transparentes dans les délais impartis. La pression de la SADC, qui a renforcé ses mécanismes de suivi et d’évaluation, est un levier essentiel pour maintenir le cap. Cependant, le chemin est semé d’embûches. La gestion des services de base, la lutte contre la corruption et la réconciliation nationale sont des chantiers immenses pour un régime militaire dont la légitimité reste contestée sur la scène internationale.
Un an après le coup d’État d’octobre 2025, Madagascar se trouve à un tournant décisif de son histoire. La chute d’Andry Rajoelina, consécutive à un soulèvement populaire historique mené par la “Génération Z”, a ouvert une période de transition militaire incertaine. Le colonel Michaël Randrianirina, à la tête du régime, a promis un retour à l’ordre constitutionnel, mais la route est semée d’obstacles. La pression constante de la communauté internationale, et en particulier de la SADC, qui exige un dialogue inclusif, des réformes transparentes et la tenue d’élections, est le principal moteur pour éviter une dérive autoritaire. Alors que la SADC a renforcé son engagement en ouvrant un bureau et en déployant des médiateurs, l’avenir de Madagascar dépendra de la capacité de toutes les parties prenantes à privilégier l’intérêt national et à construire ensemble un avenir démocratique et stable pour la Grande Île.















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