Décryptage
Par Le think tank IPSA Initiative pour la paix et la sécurité en Afrique
La révélation, en février 2025, d’une dette publique largement sous-estimée a plongé le Sénégal dans une crise économique et politique d’une ampleur inédite sur le continent. Longtemps présenté comme un modèle de stabilité macroéconomique en Afrique de l’Ouest, le pays a vu son ratio dette/PIB passer officiellement de 74 % à près de 100 % puis à 132 % fin 2024 dans le périmètre consolidé retenu par le Fonds monétaire international. Ce choc, qualifié de « jamais vu » par le chef de mission du FMI Edward Gemayel, ne résulte pas d’un détournement de fonds massif mais d’une faille profonde dans la gouvernance budgétaire et l’intelligence économique du pays. Car si les infrastructures financées par ces emprunts non déclarés existent et fonctionnent, leur omission dans les comptes publics a construit une « dette cachée » qui ébranle aujourd’hui la crédibilité financière du Sénégal et interroge sa capacité à piloter souverainement sa politique d’endettement.
La révélation d’un passif non pris en compte
L’histoire commence par une décision politique du nouveau président Bassirou Diomaye Faye, élu en avril 2024, qui commande à la Cour des comptes un audit approfondi des finances publiques couvrant la période 2019-2024. Les conclusions sont sidérantes : au 31 décembre 2023, l’encours réel de la dette publique atteint 18 559 milliards de francs CFA, soit 99,7 % du PIB, contre 74 % officiellement affichés sous la présidence de Macky Sall. L’écart de quelque vingt-cinq points de PIB correspond à environ sept milliards de dollars accumulés de 2019 à 2024. Le FMI confirme l’existence de ces engagements non déclarés, et des audits indépendants ultérieurs, avancent des montants encore plus élevés, portant la dette à 132 % du PIB fin 2024. La notion même de « dette cachée » demeure toutefois imprécise. Aucun des rapports de l’Inspection générale des finances ou de la Cour des comptes ne l’emploie explicitement, et le FMI lui-même ne semblait pas en avoir pleinement mesuré l’ampleur avant l’audit. Ce flou terminologique nourrit des estimations apparemment contradictoires, de sept à treize milliards de dollars, qui traduisent en réalité des périmètres différents : la « dette cachée » au sens strict correspond aux prêts non déclarés par l’administration centrale, tandis que les estimations supérieures intègrent les passifs des entreprises publiques, les garanties non comptabilisées et des révisions ultérieures. L’originalité du cas sénégalais tient à ce que les fonds n’ont pas disparu : les prêts non déclarés ont financé des infrastructures qui existent et fonctionnent – l’autoroute Ila-Touba inaugurée en 2018, le réseau électrique de Dakar, le matériel de transport urbain, des projets adossés au Plan Sénégal Émergent. Le défaut n’est pas dans la destination des sommes mais dans leur enregistrement. Ce mécanisme de dissimulation a permis d’afficher un déficit budgétaire maîtrisé pendant plusieurs exercices, alors que le déficit réel de 2023 dépassait largement le chiffre publié. Les prêts ont été contractés directement par des ministères, des agences ou des entreprises publiques, parfois avec garantie implicite de l’État, sans inscription complète dans la dette centrale ni transmission systématique aux institutions de Bretton Woods.
Le secteur parapublic, vecteur d’une dette non pris en compte par l’administration centrale
Le secteur parapublic occupe le cœur du dispositif . Le Sénégal compte parmi les rares pays à consolider, désormais, la dette de ses entreprises publiques dans la dette publique, ce qui explique mécaniquement la part élevée du ratio consolidé. Les passifs de ces entités, contractés hors budget central, ont longtemps servi de véhicule pour financer l’investissement sans alourdir le déficit apparent. Le secteur de l’énergie, les agences d’infrastructure et les opérateurs de transport concentrent l’essentiel de ces engagements. Cette architecture financière révèle une faille majeure dans l’intelligence économique du pays. L’intelligence économique ne se réduit pas à la collecte d’informations ou à la protection du secret des affaires ; elle englobe la capacité d’un État à maîtriser l’ensemble de ses engagements financiers, à anticiper les risques et à négocier souverainement avec ses créanciers. Or, en sous-traitant une partie de son endettement à des entités parapubliques sans consolidation budgétaire, le Sénégal a perdu la vision d’ensemble de son passif. Les entreprises publiques sont devenues des véhicules d’endettement parallèle, échappant au contrôle du ministère des Finances et aux règles de transparence imposées par le FMI. Cette opacité a eu des conséquences directes sur la soutenabilité de la dette. Avant la controverse, la dette souveraine du Sénégal était généralement considérée comme soutenable par les partenaires techniques et financiers ainsi que par les marchés. L’intégration de la dette cachée dans les statistiques officielles a conduit à une réévaluation significative de l’encours, portant celui-ci à près de 132 % du PIB. Ce signal négatif envoyé aux marchés financiers a entraîné une dégradation progressive de la notation souveraine du Sénégal, faisant émerger des inquiétudes quant au risque de défaut. Le FMI a suspendu son programme d’aide en octobre 2024, et plusieurs missions successives n’ont pas permis de rétablir la confiance. L’audit externe confié au cabinet Mazars devait apporter des clarifications, mais à ce jour, ses conclusions n’ont toujours pas été rendues publiques. Ce non-publication alimente les spéculations et fragilise davantage la crédibilité du gouvernement, qui peine à convaincre les marchés de sa volonté de transparence. Pourtant, comme le souligne le FMI, les autorités ont fait preuve d’un engagement fort en faveur de la transparence et des réformes, en prenant des mesures concrètes pour s’attaquer aux causes profondes de la “dette cachée” passée . Mais la route est longue pour restaurer une confiance ébranlée par des années de dissimulation.
Fracture politique et enjeux de souveraineté : l’intelligence économique à l’épreuve
Le débat budgétaire a fini par fracturer l’exécutif . Le Premier ministre Ousmane Sonko avait fait du refus de toute restructuration une ligne de principe, qualifiant l’hypothèse d’« infamie » et de reconnaissance déguisée de faillite. Le désaccord sur la gestion de la crise a culminé le 22 mai 2026 avec son limogeage par le président Bassirou Diomaye Faye et la dissolution du gouvernement, rupture spectaculaire entre deux alliés historiques. Ahmadou Al Amine Lo a été nommé à la primature. Cette crise politique, qui survient alors que le pays négocie un nouveau programme avec le FMI, illustre les tensions entre la volonté de préserver la souveraineté nationale et la nécessité de se soumettre aux exigences des créanciers. La mission technique du FMI tenue à Dakar du 15 au 19 juin 2026 a rouvert les discussions sur un nouveau programme, sans annonce d’accord rapide, autour notamment de montages de type total return swap pour dégager des marges de trésorerie. Ces discussions butent sur un enjeu central : comment concilier la soutenabilité de la dette, estimée à 132 % du PIB, avec la préservation de la souveraineté budgétaire du pays ? La question est d’autant plus aiguë que le service de la dette s’élève à 5 500 milliards de francs CFA (9,1 milliards de dollars), mobilisant une part croissante des recettes fiscales. L’intelligence économique sénégalaise est ici mise à l’épreuve. Elle doit non seulement gérer la crise immédiate – restaurer la confiance des marchés, renégocier les échéances, assainir les comptes publics – mais aussi repenser en profondeur les mécanismes de gouvernance budgétaire qui ont permis cette dérive. La consolidation de la dette des entreprises publiques dans le périmètre de la dette publique est un premier pas, mais il ne suffit pas. Il faut également renforcer les contrôles internes, améliorer la transmission des données aux institutions de Bretton Woods, et surtout instaurer une culture de la transparence qui fasse défaut depuis des années.
L’enjeu dépasse le seul cadre financier. La crise de la dette révèle une fragilité plus profonde de l’État sénégalais, tiraillé entre la tentation de l’opacité budgétaire et la nécessité de se conformer aux normes internationales. Elle interroge aussi le rôle du FMI, accusé par certains d’avoir fermé les yeux sur les anomalies. La ministre sénégalaise de la Justice de l’époque, Yassine Fall, a suggéré que les torts ne se limitaient pas au seul cadre national. Cette dimension internationale de l’intelligence économique – la capacité à négocier avec des créanciers puissants tout en préservant ses intérêts – est un autre défi pour le Sénégal.
Le Sénégal traverse une crise de la dette sans précédent, qui met en lumière les limites de son intelligence économique. La “dissimulation” d’une partie de l’endettement, via le secteur parapublic, a permis de financer des infrastructures tout en masquant le véritable état des finances publiques. Mais la non prise en compte de l’endettement du secteur parapublic a fini par se retourner contre le pays, provoquant une dégradation de sa notation souveraine, une suspension du programme FMI et une crise politique au sommet de l’État. La route vers la soutenabilité est longue et semée d’embûches. Elle passe par une transparence accrue, un renforcement des institutions budgétaires et une refonte de la gouvernance de la dette. Mais elle suppose aussi une réflexion plus large sur le rôle de l’État dans la gestion de ses engagements financiers et sur sa capacité à négocier souverainement avec ses créanciers. L’intelligence économique sénégalaise est à un tournant : elle peut soit se contenter de gérer la crise au jour le jour, soit bâtir les fondations d’une nouvelle gouvernance budgétaire, plus transparente et plus résiliente. L’avenir du pays en dépend.















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