Décryptage
Par le Think tank IPSA Initiative pour la paix et la sécurité en Afrique
Le 19 juillet 2026, la ville côtière de Lungi, en Sierra Leone, a accueilli un rendez-vous capital pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest. Réunis pour leur 69e session ordinaire, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont clôturé deux jours de travaux intenses, marqués par des avancées décisives mais aussi par des tensions palpables en coulisses. Ce sommet, qui s’est tenu dans le tout nouveau centre de conférence Julius Maada Bio, s’inscrivait dans un contexte particulièrement complexe. L’organisation régionale, fondée en 1975, traverse l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire, confrontée au départ officiel de trois de ses membres — le Mali, le Niger et le Burkina Faso, désormais réunis au sein de la Confédération des États du Sahel (AES) — et à des défis sécuritaires et économiques sans précédent. Pourtant, au-delà des turbulences, ce sommet a dessiné les contours d’une CEDEAO en mutation, prête à se réinventer pour faire face aux enjeux du XXIe siècle. Entre renouvellement des instances dirigeantes, relance du projet de monnaie unique et maintien du dialogue avec les pays de l’AES, la feuille de route qui se dessine est ambitieuse. Mais les défis à relever sont à la hauteur des attentes placées dans cette organisation qui reste le principal moteur de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest.
I. Un bilan contrasté : entre avancées majeures et défis persistants
Un renouvellement institutionnel
Le sommet de Lungi restera dans les annales comme celui du renouvellement complet des instances dirigeantes de la CEDEAO. Deux nominations majeures ont marqué cette session : l’élection du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, et la désignation du général Birame Diop à la tête de la Commission de la CEDEAO. Bassirou Diomaye Faye succède ainsi au Sierra-Léonais Julius Maada Bio, dont le mandat d’un an à la tête de l’organisation s’achève. Dans son discours d’investiture, le nouveau président a souligné l’urgence d’agir : « L’heure n’est plus aux constats, mais à l’action ». Il s’est engagé à « faire vivre cet héritage en l’adaptant aux défis de notre temps, à savoir la sécurité collective, la stabilité institutionnelle, la souveraineté politique et économique et une voix de l’Afrique de l’Ouest plus audible et plus crédible ». Parallèlement, le général Birame Diop, ancien ministre des Forces armées du Sénégal et ancien conseiller militaire du secrétaire général des Nations unies, prendra ses fonctions de président de la Commission le 1er septembre 2026, succédant au Gambien Omar Alieu Touray. Cette double consécration sénégalaise consacre le rôle grandissant du pays dans la gouvernance régionale.
La monnaie unique ECO : un pari maintenu pour 2027
L’une des décisions les plus attendues du sommet concernait l’avenir de la monnaie unique ouest-africaine, l’ECO. Après plus de deux décennies de reports successifs — 2003, 2005, 2009, 2015, puis 2020 — les dirigeants ont réaffirmé leur ferme engagement à lancer l’ECO en 2027. Toutefois, les chefs d’État ont opté pour une approche pragmatique et progressive : seuls les pays remplissant les critères de convergence (inflation maîtrisée, déficit budgétaire contenu, réserves de change suffisantes, dette soutenable) intégreront la première phase, tandis qu’un accompagnement sera prévu pour les autres États. La Conférence a également salué les consultations en cours entre la Commission et les gouverneurs des banques centrales, ainsi que l’enregistrement de la marque « ECO » auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI).
Ce projet, considéré comme « un instrument clé pour approfondir l’intégration économique régionale et promouvoir une croissance durable, inclusive et résiliente », reste toutefois suspendu à la capacité des États membres à respecter leurs engagements budgétaires et macroéconomiques.
Les défis sécuritaires et la coopération régionale
La question sécuritaire a occupé une place centrale dans les discussions. La CEDEAO a condamné fermement le terrorisme au Sahel et dans le bassin du lac Tchad, réaffirmant son intention de rendre opérationnelle sa brigade antiterroriste d’ici 2027. Les dirigeants ont également exprimé leur solidarité avec le Nigeria face à l’insécurité grandissante. Dans le dossier épineux des frontières, la CEDEAO a enjoint à la Guinée de retirer complètement ses troupes des enclaves frontalières disputées de Yenga et Lofa, tout en saluant la réouverture partielle de la frontière entre la Sierra Leone et la Guinée. La Commission a été chargée d’accélérer les évaluations techniques des points de friction frontaliers, en collaboration avec l’Union du fleuve Mano, l’Union africaine et le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel.
Par ailleurs, le sommet a salué les progrès accomplis en Sierra Leone dans le cadre de l’Accord pour l’unité nationale, en particulier la décision du président Bio de classer les charges contre son prédécesseur Ernest Bai Koroma, contribuant ainsi à la réconciliation nationale avant les élections de 2028.
La question du retrait des États du Sahel : un dossier sensible
Si les avancées officielles sont notables, les discussions en coulisses ont révélé des tensions profondes, notamment sur la question du retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Ces trois pays, qui ont officialisé leur départ de la CEDEAO le 29 janvier 2025, sont désormais regroupés au sein de la Confédération des États du Sahel (AES).
Face à cette situation inédite, les dirigeants de la CEDEAO ont prolongé jusqu’en décembre 2026 le mandat de leur négociateur en chef, Lansana Kouyaté. Ils ont également invité les États membres à ne pas conclure d’accords séparés avec le Burkina Faso, le Mali ou le Niger, estimant qu’une telle démarche risquerait d’affaiblir la cohésion régionale et de compromettre les discussions en cours. Les négociations se feront exclusivement sous la forme d’un bloc unifié. Comme le souligne l’expert Aliou Diakite, « il s’agit de discuter de l’avenir de la CEDEAO et des problématiques de gouvernance et de sécurité qui se posent aujourd’hui ». Même si les trois pays ont quitté l’organisation, ils restent des voisins incontournables, et la préservation des échanges commerciaux, de la libre circulation des populations et de la coopération sécuritaire face à la menace terroriste demeure un enjeu crucial.
II. Perspectives : une CEDEAO en quête de renouveau
Redorer l’image de l’institution
L’une des priorités affichées par le nouveau président Bassirou Diomaye Faye est de redorer l’image de la CEDEAO, ternie ces dernières années par les multiples crises. Le « Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale », adopté lors du sommet, incarne cette volonté de renouveau. Il s’agit de « renouveler la CEDEAO pour une nouvelle ère et pour des institutions plus fortes, pour une économie plus compétitive », comme l’a rappelé le président sortant Julius Maada Bio. Ce pacte devra se traduire par des actions concrètes : renforcement de la gouvernance, amélioration de la coordination des politiques économiques, et surtout, une plus grande capacité à répondre aux attentes des populations ouest-africaines.
L’intégration économique et les infrastructures
Le sommet a également posé les jalons d’une intégration économique renforcée. Les chefs d’État ont demandé à la Commission de constituer un portefeuille de projets régionaux prioritaires dans les domaines des transports, de l’énergie, des infrastructures hydrauliques et de la connectivité numérique. Ils ont également adopté un nouvel acte additionnel sur la protection des données à caractère personnel et approuvé la création d’un mécanisme régional de coordination en matière de cybersécurité.
Un autre projet d’envergure a été signé lors du sommet : l’accord intergouvernemental relatif au gazoduc atlantique africain, qui étendra le gazoduc ouest-africain existant du Nigeria au Ghana jusqu’au Maroc. Ce projet, qualifié de « jalon majeur dans l’une des initiatives énergétiques régionales les plus ambitieuses d’Afrique », témoigne de la volonté des dirigeants de transformer l’intégration régionale en bénéfices tangibles pour les populations.
La libre circulation : un acquis à préserver
Face aux tensions potentielles avec les pays de l’AES, les dirigeants ont réaffirmé leur attachement au principe de libre circulation des personnes et des biens, présenté comme l’un des acquis majeurs de la CEDEAO. Ils ont insisté sur la nécessité de préserver cette liberté, y compris dans le cadre des discussions engagées avec les pays de la Confédération des États du Sahel.
Les défis à venir
Les perspectives de la CEDEAO restent néanmoins assombries par plusieurs défis majeurs. La coexistence avec les pays de l’AES, la lutte contre les groupes terroristes, la mise en œuvre effective de la monnaie unique et la capacité à financer les grands projets d’infrastructure constituent autant de chantiers prioritaires. La Force en attente de la CEDEAO, annoncée depuis plusieurs années mais jamais pleinement opérationnelle, devra enfin devenir un outil de réponse rapide contre le terrorisme, les crises politiques et les menaces à la stabilité régionale. Les réunions préparatoires organisées cette semaine à Freetown témoignent de la volonté de plusieurs États d’accélérer sa mise en œuvre.
Le 69e sommet de la CEDEAO, tenu à Lungi le 19 juillet 2026, restera comme un moment charnière dans l’histoire de l’intégration ouest-africaine. Il a consacré un renouvellement complet des instances dirigeantes, avec l’arrivée à la présidence du Sénégalais Bassirou Diomaye Faye et la nomination du général Birame Diop à la tête de la Commission. Il a réaffirmé l’engagement des États membres à lancer la monnaie unique ECO en 2027, selon une approche progressive et pragmatique. Mais au-delà des annonces officielles, ce sommet a surtout mis en lumière les défis considérables qui attendent l’organisation. Le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, impose à la CEDEAO de repenser ses relations avec ces voisins devenus partenaires extérieurs, tout en préservant les acquis de l’intégration régionale. La lutte contre le terrorisme, la mise en œuvre des grands projets d’infrastructure et la capacité à répondre aux attentes des populations restent des priorités absolues. Comme l’a rappelé Bassirou Diomaye Faye, « l’heure n’est plus aux constats, mais à l’action ». La crédibilité de la CEDEAO, mise à rude épreuve ces dernières années, dépendra désormais de sa capacité à transformer ses déclarations d’intention en résultats concrets pour les 400 millions de citoyens ouest-africains.















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