IPSA AFRIQUE

La reconquête de l’Afrique par Israël

Article écrit par Lamia Tounsi, Rédactrice-Analyste en gestion des crises chez IPSA Initiative pour la Paix et la Sécurité en Afrique

Le 31 mai dernier le chef de la diplomatie Israélienne, Yair Lapid, lors d’une conférence organisée à Paris, explique que son pays « est de retour en Afrique ». Cette déclaration officielle permet alors à Israël de remettre à l’ordre du jour l’Afrique en matière de politique étrangère.

Si la place d’Israël sur le continent Africain n’est pas nouvelle car, a toujours été plus ou moins présent sur le continent[1] à travers quelques représentations diplomatiques, son récent retour au sens de priorité sur le continent a fait la une de l’actualité pour diverses raisons. En effet, la politique africaine de l’Etat Hébreu a toujours été craintive. Ce n’est qu’en 1957 que sa première représentation diplomatique en Afrique a eu lieu, et plus précisément au Ghana.

Cette reconquête[2] du continent Africain par Israël est -elle révélatrice d’une prise de position affirmée ou un pragmatisme assumée ? Quelle place l’Afrique est-elle prête à donner à l’Etat Hébreu sur son territoire ? Afin de tenter de donner des éléments de réponse, nous allons dans un premier temps nous intéresser aux secteurs de la défense et de la sécurité, puis aux enjeux stratégiques de cette coopération Israélo-Africaine.

 

             1. Les secteurs de la défense et de la sécurité

a- Un rapprochement assumé basé sur la défense

Ce retour sur le devant de la scène en Afrique a été initiée, rendu possible et promut par l’ancien premier ministre Israélien Benyamin Netanyahou.

Comme un effet domino, le premier de ces pays, pourtant réfractaires à Israël, à adoucir ses relations avec l’Etat Hébreu a été le Soudan en octobre 2020 puis au Maroc en décembre de la même année. En effet, le 24 novembre dernier Israël et le Maroc ont décidé de coopérer ensemble à travers la signature d’un accord de coopération sécuritaire. Ces accords normalisent les relations avec l’Etat Hébreu, dans un contexte d’opposition entre arabe et juif.

Au-delà des enjeux sécuritaires et militaires, cet acte lourd de symbole s’est concrétisé par la visite du Ministre Israélien de la Défense, Benny Gantz, au Maroc. Pourquoi le rapprochement du Maroc avec Israël a été aussi mal perçu ? En effet, en tant qu’Etat musulman[3], cet acte a été perçu comme une trahison car depuis sa création, le Maroc ne l’a jamais reconnu. Cette coopération s’est concrétisée à travers la signature d’accords permettant et facilitant la coopération des services de renseignement mais également en fourniture d’armes.

D’autant plus qu’en octobre dernier, une partie de la délégation militaire du Soudan comprenant des hauts placés de l’industrie de la défense de l’Etat, se sont rendus en Israël afin de rencontrer leurs homologues.  La cyberdéfense a été un des enjeux de ce rapprochement. Cette rencontre a toutefois fait polémique car le rapprochement entre l’Etat Hébreu et le Soudan n’est pas vu d’un bon œil sur le continent.

b-L’expertise technologique Israélienne

Israël, fort de son expertise et excellence technologiques, met à disposition son savoir-faire en la matière dans certains pays du continent. C’est en ce sens que l’Etat Hébreu a décidé de partager cette expertise avec le Cameroun, afin de maintenir et préserver la surveillance électronique du Palais présidentiel, et ce depuis les années 1990.  Dans cet élan de rompre avec le passé, ce partenariat passe également par, à la fois, l’idée d’indépendance et de sécurité garantie par une autre puissance que celle exercée par d’anciennes puissances coloniales, sans oublier le fort sentiment d’émancipation.

Qu’est-ce qu’Israël peut apporter à l’Afrique ?

Fort de son potentiel et de ses avancées technologiques dans le secteur de la  défense, l’Etat Hébreu propose ses services aux états Africains. De ce fait, une relation à somme positive [4] va donc se créer, dans laquelle chaque partie est gagnante et trouve son compte.

En effet, l’industrie de l’armement de l’Etat Hébreu se développe de plus en plus. C’est en ce sens que ce secteur parait comme vital pour la survie de sa prospérité économique mais également en matière de sécurité. Rappelons ici, l’école de pensée réaliste dans laquelle l’Etat se retrouve en quête perpétuelle pour sa survie et son pouvoir.

D’un point de vue technologique, Israël a longtemps été perçu comme une référence à travers ses équipements de surveillance, sa stratégie de collecte de renseignement, ses équipements et ses drones. Rappelons ici, l’instabilité et l’insécurité croissantes dans la région du Sahel. Cette dernière pourrait être un territoire propice pour ce dernier afin d’étendre sa capacité d’influence dans un contexte anti-français de plus en plus notable.

Sans oublier le fait que l’Etat Hébreu place très souvent à la tête des plus hautes fonctions de l’Etat des anciens militaires de Tsahal [5] mais également des membres du Mossad, l’équivalent du service de renseignement extérieur d’Israël. C’est en ce sens que nous pouvons affirmer que ce choix de partager ses affaires internes, à savoir la sécurité qui est un pouvoir régalien de l’Etat et le secteur le plus démonstratif du rayonnement et du pouvoir d’un Etat, est plus un choix pragmatique qu’amical. En effet, être affilié à l’Etat Hébreu permet aux Etats Africains de sécuriser leur Etat en évitant le scénario Coup d’Etat, sous la protection technologique et de renseignements Israéliens, ce qui le discréditerait fortement.

 

2- L’Afrique, une terre de convoitises stratégiques

            a- L’Afrique : une arène pour obtenir de nouvelles voies

Pendant très longtemps, les Etats Africains étaient très hostiles à faire une alliance et coopérer avec l’Etat Hébreu. En effet, Israël a pour longtemps entretenu une relation diplomatique faible voire nulle (au sens de non présente) avec certains pays du continent Africain s’expliquant en grande partie par le conflit Israélo Palestinien et Israélo-arabe de manière globale. Cette relation parfois inexistante, s’inscrivait dans la prise de position assumée par certains Etats supportant la Palestine parmi eux figurent l’Egypte, les pays du Maghreb[6] ayant pour Religion d’Etat l’Islam et d’autres pays également. De plus il était un temps, où s’affiliait à Israël revenait à prendre parti à ce conflit qui divise la communauté internationale depuis des décennies voire depuis la création de l’Etat Hébreu en 1948. Cela était donc considéré comme étant un acte de solidarité par les pays Africains envers l’Egypte à la suite de la guerre du Kippour, rendant ainsi quasi inexistantes les relations  entre ces pays et Israël  mais également son poids politique en Afrique.

Pourquoi le continent africain représente un atout majeur pour Israël ?

A travers cette démarche et implication, Israël cherche de nouveaux partenaires à l’international. S’allier avec de nouveaux Etats africains pourrait lui permettre d’acquérir beaucoup plus de votes dans de grandes instances internationales telles que l’ONU ou encore  au sein d’organes intergouvernementaux comme le Conseil des droits de l’Homme[7].  En effet, de nombreuses résolutions ont été adoptées contre l’Etat Hébreu condamnant sa politique qualifiée de coloniale dans les territoires occupés et ses moyens d’actions violents contre les Palestiniens.  C’est en ce sens, qu’Israël est un des Etats les plus politiquement isolés dans le monde. De ce fait, les Etats africains pourraient apporter leur soutien à l’Etat Hébreu sur la scène internationale. D’autant plus qu’Israël tente de racheter sa place et de récupérer son statut d’observateur au sein de l’Union Africaine aujourd’hui perdu.

 

         b- Sécuriser ses canaux stratégiques

Israël intensifie son influence en Afrique pour plusieurs raisons notables. Premièrement, elle s’inscrit dans une politique de barrage face à la montée en puissance de l’influence Iranienne ayant comme projet de sécuriser le trafic de la mer rouge connu pour être un passage essentiel pour le commerce. Ces tensions entre l’Iran et Israël s’inscrivent dans une logique de guerre maritime[8] mais surtout de concurrence entre puissances régionales afin d’avancer ses pions dans cette zone liant à la fois le Moyen-Orient et l’Afrique.

De plus et bien que discrète, rappelons ici la présence depuis des années du Mossad en Afrique qui reste cruciale pour Israël afin de maintenir son canal sécuritaire. Néanmoins, cette coopération stratégique et militaire  a été rythmée par divers changements. En effet, ce partenariat a débuté dans les années 60, à travers la formation de pilotes africains ainsi que des membres de l’armée de terre. Parmi ces pays figurent l’Ethiopie ainsi que le Kenya donnant à l’Etat Hébreu un passage stratégique indéniable vers la Mer Rouge. Toutefois, dix années plus tard et depuis le début de la guerre du Kippour, sa présence est revue à la baisse.

 

Conclusion :

  •  Vers plus de pragmatisme et moins de revendications idéologiques :

S’engager ou non aux côtés d’Israël,  revenait, depuis sa création en 1948, surtout à reconnaître son existence et ainsi se positionner pour ou contre le conflit Israélo-Palestinien. Toutefois, nous constatons aujourd’hui, une certaine émancipation des pays africains envers cette lutte qui ne serait plus réellement être au centre des débats. En effet, agir de manière souveraine pour le bien de leur pays mais surtout de leurs besoins semble être la politique privilégiée par les différents gouvernements des Etats africains. Sans oublier, les relations internationales qui se complexifient rendant ainsi difficile d’exclure totalement Israël.  Toutefois, face à ce nouveau jeu international rythmé par la quête d’influence[9], cette prise de partie qui supposerait que les Etats doivent être pour ou contre l’Etat Hébreu parait  plus souple aujourd’hui.

  • Des enjeux et besoins sécuritaires grandissants

D’autant plus, face à l’insécurité liée au banditisme et aux groupes armés notamment dans la région du Sahel ou encore celle des trois frontières, l’expertise et le savoir-faire avancés des Israéliens en matière de renseignement et de défense représenteraient un atout majeur pour les gouvernements des pays touchés, alors même que l’influence française est de plus en plus pointée du doigt.

  • Une présence qui reste partielle et limitée sur le continent

Il est aujourd’hui certain qu’Israël va davantage tenter d’étendre son influence sur le continent africain pour les raisons évoquées précédemment. Toutefois, cette tendance sera limitée par deux fortes têtes de l’Union Africaine, à savoir l’Algérie qui se veut totalement réfractaire quant à la reconnaissance de l’Etat Hébreu[10] mais également de l’Afrique du Sud qui voit sa progression en terres occupées comme une politique coloniale. Sans oublier, les actes de l’armée Israélienne sur les Palestiniens, faisait ainsi écho avec leur histoire et le régime d’apartheid[11].

Rappelons ici, qu’en novembre prochain de nouvelles élections législatives seront mises en place pour désigner les nouveaux membres de la Knesset, l’équivalent du Parlement, ce qui pourrait, en fonction de la majorité élue, changer ou non le rapport d’Israël avec sa « priorité africaine ».

 

Bibliographie

Dahir n° 1-11-91 du 27 chaabane 1432 (29 juillet 2011) portant promulgation du texte de la Constitution », Bulletin officiel du Royaume du Maroc, no 5964,‎ 30 juillet 2011, p. 1902 (ISSN 0851-1217, lire en ligne [archive] [PDF], consulté le 12 février 2014)

Benjamin Augé, « Relations Israël-Afrique. Que retenir de la décennie Netanyahou ? », Etudes de l’Ifri, Ifri, novembre 2020

Fondation pour la recherche stratégique, Observatoire du monde arabo-musulman et du Sahel, Offensive diplomatique d’Israël en Afrique, Alhadji Bouba Nouhou, 21 décembre 2018

Dominique Moisi, Israël seul face à l’Iran, Institut Montaigne, 10 janvier 2022

[1] En particulier dans certains pays comme le Kenya ou encore le Cameroun

[2] Et non pas conquête, car Israël a toujours eu un lien avec certains Etats africains même si cela se faisait dans la discrétion pour des questions d’idéologie et de politique. Toutefois, nous parlons ici de reconquête car le positionnement ainsi que les priorités d’Israël face à l’Afrique ne sont plus les mêmes.

[3] Dans lequel la religion d’Etat est l’Islam, c’est-à-dire que la norme juridique suprême Marocaine à savoir la Constitution) le garantit à travers son article 6 « l’Islam est la religion de l’Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes »

[4] Issue de la théorie des jeux en relations internationales de Thomas Schelling d’après son œuvre « la stratégie du conflit »

[5] L’armée de défense d’Israël

[6] Le pays du Maghreb le plus réfractaire à Israël reste l’Algérie

[7] Il est responsable de promouvoir et préserver les droits de l’homme dans le monde

[8] Rappelons ici, l’attaque du Saviz en avril 2021, le cargo Iranien pris pour cible par des présumés tirs Israéliens

[9] Rappelons ici, l’idée principale de l’école de pensée réaliste dans laquelle les Etats sont en quête perpétuelle pour acquérir de nouveaux territoires et étendre leur puissance dans une compétition accrue

[10]  Cette lutte s’inscrit dans la prise de position de l’Algérie dans le conflit Israélo-Palestinien et israélo-arabe de manière général

[11] Au sens de séparation de peuple

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